Amours féminines : des problèmes de représentations qui persistent

Attention l’article révèle des informations importantes sur la saison 3 de The 100 et sur les 5 premiers épisodes de la saison 3 de Supergirl.
Des éléments sur Orange Is The New Black, Orphan Black et Once Upon A Time sont également révélés.

 

La mort de Lexa en 2016, dans l’épisode 3×07 de The 100, avait fait grand bruit. La colère des fans s’étaient fait entendre, ceux-ci se soulevant face à l’injustice de voir une énième lesbienne mal traitée et tuée sur les écrans américains. Les réseaux sociaux ont été sans dessus-dessous quelques jours et la presse même s’était emparée du sujet. Des dizaines et des dizaines d’articles ont surgi, même dans de grands médias, relevant la manière tragique dont les personnages LGBT, et particulièrement les lesbiennes, étaient pensés à la télévision.

Ce scandale aurait dû marquer un changement. On pensait qu’enfin les professionnels de la télévision allaient saisir que les personnages LGBT, ainsi que la communauté qui se voient représentés en eux, méritaient mieux. On était néanmoins en droit d’y croire. Malheureusement, les événements récents de Supergirl, série diffusée comme The 100 sur la CW, tendent à montrer que les choses ne risquent malheureusement pas de changer aussi vite qu’on le souhaiterait.

Cet article ne cherche pas à retracer l’histoire de l’homosexualité féminine à la télé. Il est juste une réflexion de ma part sur les problèmes de représentation qui subsistent encore aujourd’hui, au-delà même du « Bury Your Gays » (la tendance à faire mourir de manière systématique les personnages LGBT dans les séries).

 

Un public consciemment appâté

Si le fait que Lexa ait été tuée injustement est ce qui a marqué les esprits, il y avait pourtant bien plus à reprocher à toute cette malheureuse histoire. Sa mort a été si violente et surprenante qu’elle a éclipsé la stratégie de baiting (= d’appâtement) mis en place par la chaîne et le showrunner de la série. Entre les promos misant sur le couple, et les messages sur Twitter rassurants du créateur de la série sur leur avenir, il était difficile de se douter de cette terrible conclusion. Alors que l’actrice interprétant Lexa avait été castée dans Fear The Walking Dead, (ce qui pouvait faire craindre à un départ imminent), Jason Rotherberg, le showrunner, rassurait régulièrement les fans sur sa connaissance de la représentation LGBT, et sur combien il lui tenait à cœur de raconter une histoire d’amour importante entre Clarke et Lexa. Il avait même été jusqu’à inciter les fans du couple à venir voir le tournage d’une scène du dernier épisode de la saison 3, scène où étaient présentes les deux interprètes du couple. Pour un œil extérieur, ce tournage était la preuve que Lexa serait toujours là dans le dernier épisode de la saison, et bel et bien en vie. Sauf que cette scène, bien présente dans le 3×16, était mensongère : Lexa n’était en réalité présente que dans un univers virtuel, et déjà morte dans l’univers de la série…

Sa mort, inutile, a attristé les fans. Mais leur colère avait été également nourri par des mensonges conscients, les incitant à regarder la série et à la promouvoir sur les réseaux sociaux (ce qui a une certaine importance pour une petite chaîne comme la CW).

Alors que l’on pensait que le scandale Lexa allait au moins avoir la conséquence de faire ouvrir les yeux des scénaristes et des producteurs, il n’en est rien. La seule leçon que la télévision (et notamment cette chaîne) a tiré de toute cette histoire a été qu’il ne fallait pas tuer les lesbiennes. Aucune des plaintes sur le traitement général des personnages LGBT (souvent réduit au « token gay ») n’a été entendu. Aucune des plaintes sur la manière dont il fallait cesser de duper un public, souvent jeune et en mal de représentations, n’a été prises en compte. Le départ récent de Maggie dans Supergirl, et la fin du couple qu’elle formait avec Alex, en est l’exemple flagrant. Toutes les erreurs commises par les scénaristes de The 100 ont été refaites, à l’exception du fait que Maggie est encore en vie. La manière dont le couple Alex/Maggie a été traité depuis son introduction semblait clairement indiquer que le couple était conçu pour rester. La demande en mariage en fin de saison 2 confirmait cela. Au final, les scénaristes ont écrit toute une storyline autour de la préparation du mariage du couple en ayant conscience dès le début que Maggie allait partir. Le baiting a ici atteint un paroxysme assez inimaginable dans la narration, soutenu par des interviews des showrunners pendant l’été 2017 cherchant à rassurer les fans sur combien ce couple était important à leurs yeux.
Et pour toute consolation, on ose dire au public que, au moins, Maggie n’est pas morte. Doit-on réellement se satisfaire de ça ? La représentation générale des femmes homosexuelles est si terrible que l’on doit se voir heureux de ne pas voir un personnage mourir ? Tout cela est bien ridicule. Surtout quand on voit dans quelle situation le personnage de Maggie quitte la série – mais j’y reviendrai plus tard.

Alex et Maggie dans le 3×05 de Supergirl


Des départs perpétuels pouvant être évités

L’excuse habituelle des scénaristes et producteurs pour justifier le départ de personnages LGBT dans leur série est tout simplement qu’ils n’avaient pas le choix. A chaque fois, l’interprète  voulait partir. Alycia Debnam-Carey (Lexa) devait partir sur Fear The Walking Dead. Floriana Lima (Maggie de Supergirl) voulait partir pour « poursuivre d’autres opportunités ». On peut rajouter comme exemples les départs temporaires de Evelyne Brochu (Delphine dans Orphan Black) ou encore de Laura Prepon (Alex dans Orange Is The New Black), qui ont quitté en cours de route leurs séries respectives pour d’autres projets, laissant les téléspectateurs pendant un certain temps dans le flou complet sur l’avenir de leurs personnages.
Mais, justement, si ce schéma se répète inlassablement, c’est peut-être qu’il y a là un vrai problème. Pourquoi ces actrices peuvent et veulent partir ? Si vous avez un contrat sur plusieurs années en tant que membres réguliers, vous êtes bloqués. Vous ne pouvez pas quitter une série comme bon vous semble. Et surtout, qui quitte un travail qui lui plaît ? Peu de monde il me semble. Il est donc probable qu’une grande partie des comédiennes n’étaient pas satisfaites de ce qu’on leur proposait, et ont préféré logiquement saisir de nouvelles occasions de s’accomplir au travail.

Ne pas avoir fait de Lexa ou Maggie des personnages verrouillés et pensés sur plusieurs saisons est le symbole même d’un problème sérieux dans la représentation LGBT. Finalement, Lexa, Maggie, Delphine, Alex (OITNB) et bien d’autres sont souvent avant tout les « copines de », avant d’être des personnages pensés individuellement. Elles sont chacune là pour montrer que Clarke, Alex, Cosima ou Piper sont en couple et pour valider leur homosexualité/bisexualité. On ne les pense pas en premier lieu comme des personnages à part entière, qui peuvent avoir leur histoire propre et pouvant évoluer d’années en années. On ne pense pas à faire signer aux actrices des contrats solides ou à leur donner un matériau de travail les incitant à revenir.  Les séries se contentent encore aujourd’hui d’avoir un seul et unique personnage LGBT régulier, rarement plus.

 

Des personnages LGBT interchangeables ?

Il paraît clair que dans l’esprit des scénaristes le départ de ces « copines de » n’a rien de terrible pour leur série. Elles ne sont pas pensés comme des personnages permanents : de ce fait elles peuvent être remplacées. Nous sommes tellement habitués à cela, que même nous, téléspectateurs, l’acceptons généralement. Il semble alors que l’idée que n’importe quel personnage LGBT en vaut un autre persiste. Combien de fois n’ai-je pas lu, après que le départ de Floriana Lima de Supergirl a été annoncé, « c’est peut-être triste, mais vivement qu’Alex se trouve une nouvelle copine afin qu’il y ait toujours une représentation à l’écran ! ». Pourtant, je n’ai jamais vu personne souhaité que Kara se trouve vite un autre petit copain après sa séparation avec Mon-El histoire de nous faire comprendre que Kara est toujours hétérosexuelle. On veut voir Kara pleurer la perte de l’homme qu’elle aime, mais on veut qu’Alex se remette vite de ses fiançailles avortées (quand même !) pour que la série coche des points de représentations.

Viendrait alors l’idée que n’importe quelle représentation est une bonne représentation. Que les personnages LGBT et que les couples LGBT sont interchangeables. Tant que Clarke reste bi, tant qu’Alex reste gay, on devrait être satisfait (notons que Andrew Kreisberg – qui était il y a encore quelques semaines à la tête de Supergirl, a osé dire, comme pour nous rassurer, qu’Alex ne « redeviendrait » pas hétéro après sa rupture !). C’est un raisonnement qui me paraît idiot, voire dangereux. Si les fans aimaient Lexa ou Maggie, c’est pour ce qu’elles étaient, pas seulement parce qu’elles sont homosexuelles. Réduire un personnage à sa seule sexualité est un grave problème que les scénaristes (et certains spectateurs) semblent ne pas comprendre. Sincèrement, qui se souvient de la fille avec qui Cosima sortait en saison 3 d’Orphan Black ? Qui a été intéressé par l’histoire de Santana avec le personnage joué par Demi Levato dans Glee ? Quasiment personne. Preuve en est qu’on ne remplace pas un couple LGBT par un autre. Les fans étaient attachés à Cosima et Delphine. Les fans étaient attachés à Santana et Brittany. Les fans resteront attachés à Clarke et Lexa, comme ils le resteront à Alex et Maggie.

Le pire exemple que je puisse trouver à ce sujet vient peut-être de Once Upon A Time. La série dispose d’un énorme soutien de la communauté lesbienne, beaucoup rêvant de voir se créer le couple Emma/Regina. Comme un « cadeau », les scénaristes leur ont promis, pendant des mois, une histoire d’amour entre deux femmes. Le résultat ? Un épisode idiot et sans intérêt en saison 5, qui voit se former le couple Ruby/Dorothy, deux personnages qui ne se connaissaient même pas avant. C’est une vraie insulte pour les fans qui, dans l’esprit des créateurs, devraient être heureux de cet os jeter vers eux… Dans la tête de certains scénaristes, les fans ne voulaient voir qu’une femme avec une femme, peu importe de qui il s’agit…

Dorothy et Ruby dans le 5×18 de Once Upon A Time

 

Des intrigues et représentations clichées

La mort de Lexa a mis en lumière la manière dont les lesbiennes étaient fréquemment tuées à l’écran. Si on ne peut pas nier qu’il s’agit d’un vrai cliché, ce n’est malheureusement pas le seul dont sont victimes les lesbiennes à la télévision.

Je ne vais pas lister de manière exhaustive tout ce que les lesbiennes endurent à la télé, mais quelques intrigues me paraissent revenir inlassablement. Combien de lesbiennes à la télé se sont retrouvées dans le lit d’un homme (alors que, par exemple, un homme gay dans le lit d’une femme n’arrive quasiment jamais) ? Pourquoi ce type d’histoires est généralement suivie par une grossesse non désirée ? Pourquoi la majorité des lesbiennes ont un parcours absolument tragique ? Combien de fois allons-nous voir des femmes en couple particulièrement heureuses avant que tout cela ne soit détruit brutalement ? Pourquoi dès qu’une femme LGBT célibataire en rencontre une autre, elles sont obligées de coucher ensemble ?

C’est aussi sans parler des problèmes de représentation des couples à l’écran. Les couples de femmes sont souvent dans l’un de ces deux extrêmes : soit elles ne font preuve de quasi aucune affection l’une envers l’autre à l’écran et pourraient presque passer pour deux amies, soit elles sont au contraire hypersexualisées pour répondre à un fantasme masculin.

On peut encore évoquer le cas de personnage féminin non homo ou bi qui ont une aventure d’un soir avec une femme, comme si cela devait être perçu comme un acte de transgression des interdits…

 

Non, ce n’est pas « que de la télévision »

On pourrait se dire, qu’après tout, tout cela n’est que de la fiction. Ces personnages n’existent pas réellement et donc qu’il faut relativiser leur impact.

Ce raisonnement me paraît bien limité, tant il est clair que la représentation a de l’importance à l’écran. De nombreux messages sur Twitter ont influé suite au coming-out d’Alex de Supergirl de personnes, jeunes ou moins jeunes, qui se sont reconnues en elle et ont, grâce à ça, réussi à s’accepter telles qu’elles sont. Beaucoup d’autres séries ont pu avoir des répercussions aussi positives : Glee, The 100, Buffy en son temps ou bien d’autres. Se voir représenter à la télé, c’est déjà se sentir un peu moins seul.

Tara et Willow dans Buffy The Vampire Slayer

Voir des scénaristes ou producteurs dire être touchés de voir l’impact de leurs histoires, pour ensuite les balayer d’un tour de mains sous prétexte que, finalement, ça ne reste de la fiction est alors insupportable. Pourtant, c’est ce que le showrunner de The 100 a en partie répondu dans un premier temps aux fans en colère. Je me rappelle avoir lu ce même type de réponses sur Twitter venant de scénaristes de Glee
Malheureusement, on ne choisit pas quand une histoire dépasse son cadre fictif, et quand « ça ne reste que de la télé ».

Aussi, il n’est pas en leur pouvoir de choisir en quoi et en qui les téléspectateurs se reconnaissent. Pour reprendre l’exemple de Supergirl, il semble que les scénaristes ne perçoivent le pouvoir de représentation que dans le personnage d’Alex. Ils ont alors oublié que tout le monde ne pouvait pas forcément se reconnaître en elle, et qu’une partie du public se retrouvait davantage dans l’histoire de Maggie, et notamment dans son passé douloureux. Cette inconscience de leur part s’est révélée particulièrement dérangeante à la vue du sadisme dont ils ont fait part avec elle. En effet, les premiers épisodes de saison 3 n’ont eu pour seul but de nous montrer combien Alex était l’unique famille de Maggie, son seul point d’ancrage. La rupture initiée par Alex est alors terrible à voir. Tout cela est d’autant plus tragique que Maggie était un modèle excellent. Alors qu’elle avait vécu l’horreur enfant (mise à la porte à l’âge de 14 ans par ses parents du fait de son homosexualité), elle était devenue une femme aimante, réussissant sa carrière professionnelle et trouvant la famille qui lui convenait avec Alex. Elle quitte ici la série seule, sans famille ni vraiment d’amis. Le message laissé par sa brutale éviction est moralement douteux et difficile à accepter pour de nombreux spectateurs.

Je voudrais également souligner le fait qu’il me paraît indispensable que la représentation passe par des séries grand public et familiales. C’est en parlant à tous, et notamment aux enfants, que le changement peut émaner. Certes, des séries comme Sense8, Transparent ou Orange Is The New Black sont importantes, mais leur impact général reste concentré. Supergirl s’adresse à tous, enfants comme adultes, et permet l’ouverture au dialogue dans les familles.
Aussi, il me paraît important que des enfants élevés dans des familles homoparentales voient à la télévision des couples ressemblant à leurs parents.

 

Un problème de diversité en salle d’écriture

Cette ignorance de la répercussion qu’a la représentation vient, à mon sens, en grande partie d’un problème de diversité de l’autre côté de l’écran. Les producteurs, les showrunneurs, les scénaristes, sont en grande partie des hommes, pour la plupart blancs et hétérosexuels. Quand on n’a jamais connu le fait de ne pas être représenté à la télé, il est difficile de le comprendre.

A titre d’exemple, on peut noter que l’ancienne showrunneuse de Supergirl, Ali Adler, partie durant la saison 2, est une femme homosexuelle. Son départ de la série coïncide avec la mise à l’écart du couple Alex/Maggie en deuxième partie de saison 2, jusqu’à sa destruction en saison 3. Peut-être ne faut-il y voir qu’une coïncidence, mais c’est un peu gros.

C’est alors ce problème dans les équipes mêmes qu’il faut résoudre. Plus de diversités en salle d’écritures veut dire plus de diversités à l’écran. Cela veut aussi dire que cette diversité sera représentée avec plus de justesse sur nos téléviseurs. Un homme ne peut pas tout à fait comprendre le parcours d’une femme. Un Blanc celui d’un Noir. Un hétéro celui d’un homo. Si on continue sur le cas Supergirl, il est très clair que les scénaristes n’ont jamais pensé la rupture d’Alex/Maggie, autour du désir ou non d’enfants, d’un point de vue d’un couple de femmes. Le traitement de cette intrigue aurait pu être, tel quel, apposé à n’importe quel couple hétéro. Pourtant, la conception d’un enfant et la construction d’une famille ne se conçoit pas du tout de la même façon pour des couples de même sexe, et notamment pour des femmes. De ce fait le dialogue au sein du couple n’est alors pas le même, et survient généralement assez vite dans la relation. L’histoire n’a jamais fonctionné, et cela pour un millier de raisons, mais surtout parce qu’elle n’était, au final, pas crédible.

 

Pour conclure…

Les choses bougent, on ne peut le nier. Il n’y a jamais eu autant de personnages LGBT à la télévision. Mais le constat actuel reste tout de même bien décevant si on regarde de plus près comment ces personnages sont traités. Il est assez triste de se dire que le nombre de couples de femmes traités avec soin et respect à la télévision reste des plus limités. Si on élimine les chaînes du câble, je crois qu’on atteint le zéro pointé…
Il ne nous reste plus qu’à prendre notre mal en patience pour voir les choses changer. Cela prendra sans doute du temps. Il est facile de perdre espoir quand on voit ces mêmes schémas se répéter encore et toujours. Mais j’aime à croire que l’on verra, un jour, la télévision offrir à chacun la représentation qu’il mérite.

Typh.

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